Chaque matin, Jacobus Louw, un jeune Sud-Africain de 27 ans, se promène pour nourrir les goélands du Cap tout en filmant son parcours. Ce geste ordinaire lui rapporte pourtant 14 dollars, un montant significatif lorsque l'on considère qu'il représente presque une semaine de courses payée à moitié.
Sur Kled AI, une application incitante, Jacobus a pu cumuler 50 dollars en deux semaines simplement en partageant des aspects de son quotidien, allant jusqu'à des photos et vidéos. Il n'est pas un cas isolé ; de plus en plus d'individus se tournent vers ces plateformes pour faire fructifier leur vie privée.
Une pénurie de données
Avec la montée en puissance des modèles de langage comme ChatGPT et Gemini, la demande pour des données d'apprentissage est immense, comme le souligne le Guardian. Ce besoin a conduit les sociétés de la Silicon Valley à rencontrer un obstacle inattendu : le manque de données. Après avoir puisé massivement dans le contenu en ligne, les contenus disponibles ne suffisent plus, poussant les entreprises à chercher directement auprès des individus pour alimenter leurs systèmes.
Les solutions adoptées incluent des plateformes comme Silencio ou Neon Mobile, qui rémunèrent les utilisateurs pour des missions allant de l'enregistrement de sons à la capture de vidéos. Cela devient une nouvelle forme de micro-emploi.
Une nouvelle catégorie de travail
Des personnes comme Sahil Tigga en Inde, qui enregistrent les bruits de leur environnement, trouvent un revenu indispensable en échange de leurs contributions. Tandis qu'en Amérique, Ramelio Hill, un apprenti soudeur, vend ses conversations privées pour 0,50 dollar la minute, réalisant que ses données sont déjà collectées, autant en tirer profit.
"La formation en intelligence artificielle à la tâche est une nouvelle catégorie de travail émergente qui va croître considérablement", observe Bouke Klein Teeselink, professeur d'économie au King's College de Londres.
L'illusion du choix
Pour de nombreux travailleurs, notamment dans les pays en développement, cette activité relève de la nécessité plus que d’un véritable choix. Dans un monde où l’emploi est rare, vendre ses données pour quelques dollars est un moyen de survie. Jacobus, confronté à des limitations d’employabilité, a compris que la perspective d'être payé en dollars américains est plus avantageuse qu'il n'y paraît.
Cependant, cette opportunité rapide cache des dangers. Jennifer King, chercheuse à l'Institut de Stanford pour l'intelligence artificielle centrée sur l'humain, met en garde contre le manque de transparence et l'absence de mécanismes de protection pour les utilisateurs. Les données ainsi collectées peuvent facilement être réutilisées à des fins inconnues pour les contributeurs.
Oeuvres dérivées et identités détournées
Les contratssur ces plateformes laissent souvent peu de place aux droits du contribuable, permettant aux entreprises de créer des "œuvres dérivées" sans paiement supplémentaire. Des voix, des visages ou des images peuvent être clonés et utilisés sans le consentement des individus.
Face à cette réalité, des préoccupations émergent quant aux biais éthiques et à la sécurité des données. Les risques de deepfakes et d’autres usages abusifs de ces données sont bien réels, comme l'affirme ceci article. Les contributeurs, souvent mal informés, peuvent voir leurs données exploitées d'une manière qu'ils n'avaient pas envisagée.
En somme, cette nouvelle économie du partage des données pourrait s'avérer précieuse pour des millions d'individus cherchant à améliorer leur situation financière. Mais sans une régulation adéquate et une sensibilisation des utilisateurs, les dangers stratégiques et éthiques persistent. Comme l'a dit Mark Graham, "structurellement, ce travail est précaire".







