Paris (France) – "Qui va enfin écouter mes filles ?" Cette question résonne dans le cœur de nombreux parents confrontés à la difficulté de faire entendre la voix de leurs enfants victimes de violences sexuelles. Malgré quelques progrès réalisés ces dernières années, la prise en compte réelle de la parole des enfants reste un défi majeur, dévoilant des dysfonctionnements endémiques au sein des institutions, comme le déplorent de nombreuses familles.
Suite aux révélations concernant des agressions sexuelles survenues dans le périscolaire parisien à la fin de novembre, les témoignages de familles se multiplient, dénonçant la lenteur de réaction des pouvoirs publics, notamment de la mairie de Paris. Une lettre ouverte a été adressée à Emmanuel Macron par près de 250 parents d'élèves dans le 7e arrondissement, exprimant leur colère face aux insuffisances dans la prévention et le traitement de ces faits.
"Quand j'ai signalé des comportements suspects à la directrice, on a minimisé mes préoccupations", témoigne Camille sur Instagram. Mère de deux filles à l'époque, elle a tenté de porter plainte en 2023, mais celle-ci lui a été refusée. Ses enfants, auditionnés par la police, ont vu leurs témoignages inversés. "Nous sommes dans l'attente de réponses judiciaires, et la paralysie de la justice est troublante. Un enfant ne devrait pas être enfermé dans le silence face à de telles violences", déplore-t-elle.
Caroline, quant à elle, raconte le parcours difficile de sa fille Julia, violée à l'âge de 4 ans par son baby-sitter en 2019. Depuis, Julia, aujourd'hui âgée de 10 ans, lutte contre ses démons, ayant besoin d'un suivi pédopsychiatrique intensif. "Malgré tous nos efforts, elle est encore marquée par cette expérience traumatique, elle ne peut supporter la solitude, et parfois, elle exprime des pensées sombres", décrit Caroline. Elle souligne la violence psychologique que représente la procédure judiciaire pour les parents et les enfants, tout en déplorant un sentiment d'incrédulité à l'égard du témoignage de sa fille.
Des dysfonctionnements persistants
Vingt-cinq ans après le scandale d'Outreau, la situation a évolué, reconnaît Edouard Durand, juge des enfants. Les unités d'accueil pédiatrique pour enfants en détresse (UAPED) se sont multipliées, et des espaces comme les salles "Mélanie" ont été mises en place dans les commissariats, offrant un cadre plus sécurisant pour l'enquête. Toutefois, de nombreux dysfonctionnements persistent, notamment en ce qui concerne les cas d'inceste parental.
En janvier, des membres de l'entourage du ministre de la Justice, Gérald Darmanin, ont admis qu'il est crucial de remédier à ces lacunes. Ce dernier a également évoqué, devant le Sénat, une crise de l'investigation, en raison d'un manque criant d'agents de police judiciaire. "La prise en compte de la parole des enfants, surtout des plus jeunes, est souvent tardive dans le cadre des enquêtes", observe l'avocate Carine Durrieu-Diebolt. "La manière dont ces témoignages sont recueillis laisse également à désirer, un fait qui reflète une méfiance persistante envers la parole des enfants", alerte-t-elle.
Par ailleurs, Laurent Boyet, président de l'association Les Papillons, qui recueille des témoignages d'enfants, souligne que le temps judiciaire trop long, soumis à des contraintes budgétaires, aggrave la situation. "Les enfants ont besoin d'être reconnus comme victimes pour pouvoir commencer leur processus de guérison", conclut-il.
*Les prénoms ont été modifiés pour préserver l'anonymat.







