« Je manœuvre avec mes médias pour mener un combat civilisationnel », a un jour affirmé l’ogre, en petit comité. Cela ne semble pas une simple déclaration, tant il le démontre chaque jour.
Les chaînes de télévision, stations de radio, journaux et maisons d’édition qu’il a absorbés, s'activent dès l’aube pour façonner une France fantasmée. Un pays rongé par une prétendue bien-pensance de gauche et une modernité jugée contraire aux valeurs fondamentales. La nation apparaîtrait selon lui au bord de l’effondrement identitaire, nécessitant une régénération autour de la race blanche et d’un idéal chrétien.
Cette rhétorique se mêle à une montée des passions tristes, alimentant la peur de « l’autre » et des « assistés », qui, acculés par la pauvreté, deviendraient les boucs émissaires des difficultés de ceux qui peinent à joindre les deux bouts. La mobilisation du « bon sens » légitime ainsi toutes les dérives, du racisme au conspirationnisme, en passant par le masculinisme et le rejet de l'écologie.
La semaine dernière, cet ogre a consolidé son pouvoir en prenant le contrôle de la maison d’édition Grasset, en évincant son directeur, Olivier Nora. Cette manœuvre a engendré la démission de nombreux écrivains aux opinions variées et a provoqué une vague de protestation demandant la protection des auteurs et des éditeurs. Cette situation souligne combien ses tentacules se sont étendues dans les sphères politiques, médiatiques et industrielles, au service de ses intérêts et de son projet.
Les moyens de la guerre industrielle, médiatique et politique
Vincent Bolloré, à la tête de cet empire qui s'étend de l’agriculture aux médias, s’illustre par un appareil disproportionné qui lui confère un avantage décisif dans la guerre médiatique et politique. Avec des forces s’insinuant dans des secteurs variés, il s’impose comme un acteur incontournable, même au niveau des élections législatives à venir, orchestrant des rencontres entre figures de l’extrême droite.
La machine de guerre qu’il a constituée, sous prétexte de défendre un projet civilisateur, est bien trop sous-estimée. Ses médias deviennent des catalyseurs d’une propagande biaisée qui fait peu de cas de la pluralité.
La folle logique de financiarisation de la culture
Sa dangerosité est dramatique pour la démocratie. Avec une mainmise sur la production audiovisuelle, les studios, les plateformes de diffusion, et une multitude de maisons d’édition, il érige un système où le pluralisme s'étouffe. Les médias où il s'exprime font la promotion d'œuvres qui lui sont favorables, négligeant ainsi la créativité et la diversité. Avec une telle volonté de monétisation, la liberté d'expression devient une contrainte à contourner.
Pour parer à l’indignation suscité par l’éviction d’Olivier Nora, Bolloré justifie ses actes dans SON journal. Pour lui, la question est purement commerciale, coupant court à la réflexion éditoriale.
Les événements en cours dépeignent le portrait d’un capitalisme renouvelé qui cherche à remodeler le paysage idéologique pour mieux contrôler les imaginaires, à l’instar d’un phénomène observé aux États-Unis.
La reprise en main de Grasset : une étape préoccupante
Ce recentrage sur Grasset souligne une vague de simplisme et de confusionnisme omniprésente dans ses discours. L’hystérisation de certains thèmes, tels que l’immigration ou l’écologie, ne fait qu’alimenter la désinformation et le climat de peur. C’est une entreprise qui rappelle le discours de conseillers politiques extrêmes, comme ceux proche de Trump.
Cette prise de contrôle appelle à une prise de conscience collective face aux dangers qui nous guettent. Écrivains et travailleurs doivent s’unir pour défendre leurs droits et leur liberté, car la fascisation menace également leurs voix. Chacun doit réaliser que la lutte pour la culture est une lutte pour la liberté d’expression, un impératif pour tous les progressistes.
Les références à Louis Aragon résonnent plus que jamais aujourd'hui : « les blés sont sous la grêle ». Dans ce contexte, il est impératif de rassembler toutes les forces pour défendre la culture contre l'ogre qui s’avance, garantissant ainsi un avenir où la créativité peut s’épanouir librement.
*« Ce que je sais pour en avoir discuté avec lui, c'est que Vincent Bolloré est très conscient du danger de civilisation qui nous guette. » - Éric Zemmour, 2022.
** rapporté par Vincent Beaufils, ancien directeur de la rédaction de Challenges.







