La tragédie de Sétif : le 8 mai 1945, une mémoire à rétablir

Retour sur les massacres de Sétif, une cicatrice dans l'histoire franco-algérienne.
La tragédie de Sétif : le 8 mai 1945, une mémoire à rétablir
Une manifestation pro-indépendance à Alger, en décembre 1960, quinze ans après les massacres de Sétif. AFP/Jean-Claude Combrisson

En mai 1945, une répression d’une intensité sans précédent s'abat sur les populations algériennes de Sétif, Guelma et Kherrata. Cet événement, longtemps occulté, est aujourd'hui reconnu par Paris, alors que la ministre des Armées visite les lieux.

Le 8 mai 1945, la France célèbre sa victoire sur l'Allemagne nazie. Dans le même temps, de l'autre côté de la Méditerranée, elle commet de sanglants massacres en Algérie. Cet épisode tragique de l’histoire coloniale française reste largement méconnu en France.

Ce vendredi, la ministre française déléguée aux Armées, Alice Rufo, sera à Sétif. La présidence française souligne que « la lucidité dans la manière dont la France aborde son histoire doit faciliter des relations harmonieuses et promis à l’avenir pour le bien des peuples français et algérien ».

À Sétif, à 300 km d'Alger, les autorités avaient donné leur accord pour une manifestation afin de célébrer la victoire des Alliés, que les Algériens avaient à cœur de soutenir. Cependant, un climat de tension existe parmi les 8 000 à 12 000 personnes présentes.

« Algérie libre »

« Des cellules du Parti du peuple algérien (PPA) planifiaient un soulèvement depuis longtemps », explique Pierre Vermeren, historien spécialiste du Maghreb, dans une interview à Le Parisien. Sétif, terre natale de Ferhat Abbas, figure emblématique du mouvement national, est un lieu clé pour cette revendication.

Des manifestants brandissent des drapeaux algériens, entonnent le chant patriotique « Min Djibalina » et scandent des slogans tels que « A bas le colonialisme » et « Algérie libre ». Ce qui devait être une célébration patriotique devient un affrontement politique aux yeux des autorités françaises.

Tout bascule lorsque les manifestants s'approchent d'un café. Un commissaire tente de retirer un drapeau algérien détenu par un jeune scout, Bouzid Saâl. Ce dernier refuse et le hisse fièrement. Dans un contexte tendu, un coup de feu est tiré, tuant le jeune homme sur-le-champ.

Répression féroce

La panique s'installe, et l’émeute s’enflamme. De manière réactive, une petite partie des manifestants attaque les Français, engendrant une violence indiscriminée. Les conflits s'étendent aux régions environnantes telles que Guelma, Kherrata et Bône. Pendant deux jours, la violence explose avec vols, viols et assassinats, résultant en la mort de 102 Européens, dont de nombreux civils.

Le gouvernement provisoire du général de Gaulle, furieux face à cette rebellion, réagit par une répression brutale, orchestrée par le général Raymond Duval. La loi martiale est instaurée, des milices se déploient, et des villages se retrouvent bombardés.

« Pour les dirigeants français, cet acte était impardonnable. Le gouvernement percevait les Algériens comme des alliés de l'Allemagne et justifiait sa réponse au nom de la lutte antifasciste », argue Pierre Vermeren.

Des milliers de morts

À cette époque, l’énorme majorité des militaires français étant en Europe, la répression repose sur la gendarmerie, des milices de colons et des troupes coloniales, comme les tirailleurs sénégalais.

« L'objectif était d'éliminer les forces vives de l'Algérie, pour réduire le potentiel des jeunes hommes vers un projet indépendantiste », note le politologue Paul Max Morin lors d'une conférence à Sciences-po. « L'armée a ainsi vidé le territoire de nombreux jeunes, beaucoup perdant la vie de manière collective », précise-t-il.

Les opérations militaires se poursuivent pendant plusieurs semaines, avec des bombardements aériens, des rafles et des exécutions sans jugement. Les estimations varient : les Algériens avancent le chiffre de 45 000 victimes, tandis que les sources françaises parlent de 1 500 à 20 000 morts, dont 103 Européens. Près de 4 000 personnes sont arrêtées, avec 99 condamnations à mort.

Un bilan disputé

Ces événements constituent, selon Pierre Vermeren, une « première tentative d’insurrection armée » et un « premier signe » avant d'entrer dans la guerre d’Algérie de 1954. Le général Duval aurait même déclaré : « J'ai donné la paix pour dix ans ; à vous de vous en servir pour réconcilier les deux communautés ».

À partir de cette date, le passage à la lutte armée attire de plus en plus de partisans, au détriment des solutions politiques traditionnelles. « La répression a cristallisé le désir des nationalistes algériens de recourir à la violence pour accéder à l’indépendance », conclut Vermeren. Deux ans plus tard, l’Organisation spéciale (OS) est fondée pour planifier cette lutte armée qui débutera en 1954.

Les Algériens réclament la reconnaissance officielle de l’État français

Depuis 2020, l’Algérie a instauré une « journée de la Mémoire » pour honorer les victimes des massacres du 8 mai 1945. « Les Algériens exigent la reconnaissance officielle de la responsabilité de l’État français dans ces atrocités », souligne Benjamin Stora, historien expert de l’Algérie, dans une interview à l’AFP.

En février 2005, la France, par le biais de son ambassadeur Hubert Colin de Verdière, a reconnu qu'il s’agissait d'une tragédie inexcusable. Dix ans après, le secrétaire d'État aux Anciens combattants, Jean-Marc Todeschini, a pris part aux cérémonies en Algérie, portant un hommage au mausolée de Bouzid Saâl.

La visite d’Alice Rufo, ce vendredi, pourrait contribuer à renforcer ce travail de mémoire, l'Élysée affirmant que « reconnaître cette partie de notre histoire est un honneur pour la France ».

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