Lorsqu'un journaliste entame sa carrière au sein d'un service politique, un conseil revient fréquemment : "Trouve un bon groupe de déj !" Ce terme désigne un cercle où journalistes et personnalités politiques se rencontrent régulièrement dans des restaurants, à l'heure du déjeuner.
Assis autour d'une table, loin du bruit des micros et des caméras, les échanges deviennent plus francs. Le politicien discute de l'actualité, tandis que les journalistes profitent de l'occasion pour tester des informations et collecter des confidences.
Ces moments permettent non seulement d'enrichir les articles, mais aussi de cultiver des relations stratégiques. Évidemment, quand l'un des invités devient soudainement l'actualité du jour, il vaut mieux qu'il puisse répondre au téléphone.
Dans le 7e arrondissement de Paris, près de l'Assemblée nationale et des ministères, on trouve souvent des figures politiques attablées en toute discrétion avec des journalistes, griffonnant dans des blocs-notes ou tapotant sur leurs téléphones.
Les membres du gouvernement se réunissent également dans leurs ministères, où les dorures rappellent le faste de la République. Les conversations sur des sujets brûlants sont fréquentes.
Les hommes et femmes politiques se montrent généralement plus à l'aise dans ce cadre informel, car une règle souvent établie stipule qu'ils parlent en "off", sous une confidentialité protectrice.
Après ces déjeuners, les notes sont souvent retranscrites dans les rédactions. Une phrase marquante peut déboucher sur un texto à l’invité pour obtenir un passage "en ON", c’est-à-dire en citation directe. À défaut, il sera désigné par des termes plus vagues comme "un proche du président" ou "un député socialiste".
Mais pourquoi déjeuner ensemble ? "Pour la convivialité", avance un journaliste, ajoutant que cela constitue une opportunité rare de discuter en profondeur avec des décideurs souvent pressés.
- Le Bourbon -
Face à l'Assemblée, la brasserie Bourbon est devenue un lieu incontournable, surtout pendant les rénovations de la cantine traditionnelle des parlementaires. Cette proximité peut déboucher sur des échanges intéressants entre responsables, quelle que soit leur couleur politique.
Une cartographie des autres restaurants se dessine également en fonction des affinités politiques. Mon Square, par exemple, est prisé par les partisans de Macron, tandis que le Café des ministères, avec son fameux cassoulet, attire les élus républicains. Les Verts, quant à eux, privilégient des restaurants qui proposent des options végétariennes, ce qui n'est pas sans créer quelques tensions.
D'autres responsables politiques, comme Clémence Guetté de LFI, s'éloignent de ces déjeuners, bien qu'il soit difficile d’y échapper lorsqu'on vise une carrière politique de premier plan. François Ruffin, ancien journaliste devenu député, a fini par céder à cette pratique, malgré ses critiques à l'encontre de ce système.
- Collusion ?
Certains élus se montrent plus disposés à participer, comme ce dirigeant socialiste qui avoue enchaîner parfois deux déjeuners dans la même journée, plaisantant sur son bon appétit. Cet intérêt pour ces repas dénote aussi une certaine hiérarchie : "Quand tu passes des cafés aux déjeuners, tu sais que tu es en train de peser dans la balance politique".
Cependant, l'objectif principal demeure le partage d'idées. Les politiques profitent de ces moments pour influencer les journalistes, tout en testant des approches avant des interventions publiques. "C’est un jeu de dupes", déclare Nicolas Hubé, professeur d’université, mentionnant les critiques qui fusent lorsque ces pratiques sont exposées.
Néanmoins, ces déjeuners servent à faire circuler l'information, à dévoiler des tensions internes au sein des partis sans engendrer de répercussions immédiates. Les comportements en ce lieu démontrent que, malgré des plaintes sur la superficialité des échanges, il existe un réel désir de discuter des enjeux politiques et des stratégies.







