"La fenêtre est ouverte, je vais sauter". À l’autre bout du fil, Me Carine Denoit-Benteux tente de rassurer une cliente en détresse. Des années après cet appel, elle se souvient encore avec émotion des conséquences d’un simple décrochage, même lors de ses jours de congé.
Derrière l’image classique que l’on se fait des avocats, la réalité est bien plus complexe et souvent douloureuse, tant pour la santé mentale que physique des praticiens.
Une récente étude menée en 2025 par le barreau de Paris sur 2 737 avocats révèle que 73 % ressentent régulièrement du stress ou de l'anxiété, et 81 % admettent être psychologiquement épuisés au cours du dernier mois. Plus de 40 % d'entre eux travaillent souvent le week-end et tard le soir, tandis que près de 70 % trouvent difficile d'équilibrer vie professionnelle et vie personnelle.
Ce problème ne se limite pas à la capitale. Amanda Vaillier, avocate à Ajaccio, évoque une profession en souffrance : "Vous ne coupez jamais complètement. Même le week-end, je surveille mes mails". Elle souligne les défis particuliers des petites villes, où rencontrer ses clients dans des lieux publics rend floue la séparation entre vie personnelle et professionnelle.
Roxane Best, avocate parisienne de 35 ans, partage des anecdotes de ses échanges nocturnes avec des détenus désespérés, accentuant le sentiment de culpabilité. "Quand quelqu’un en détresse appelle, il est difficile de ne pas décrocher", affirme-t-elle.
La pression de répondre aux attentes des clients est omniprésente, soulignant l'immédiateté exigée par la profession. "Une matinée sans interaction peut sembler une éternité", indique Vaillier, qui a récemment ressenti une panne d'adrénaline en découvrant la multitude de messages la matin après une nuit de maladie.
La France compte environ 78 000 avocats, majoritairement travaillant de manière indépendante, sans filet de sécurité. "Tout demande un travail illimité de recommencement", ajoute Me Denoit-Benteux, reconnaissant la part d'incertitude qui accompagne la profession.
De nombreux avocats consacrent entre 45 et 60 heures par semaine à leur travail, souvent au détriment de leur bien-être. Romain Ruiz, un pénaliste de 36 ans, partage son combat contre la "charge mentale" persistante : "On pense aux dossiers en permanence, même sous la douche".
Les vacances ne sont également guère relaxantes. Me Arié Alimi confie travailler trois à quatre heures par jour durant ses congés, et plusieurs avocats admettent n’avoir pris que deux semaines de repos en deux ans.
Les horaires imprévisibles, les journées interminables et les tensions avec les magistrats contribuent à alimenter la fatigue et le stress. Roxane Best résume cette réalité : "On passe des heures à attendre, tout en étant en perpétuel mouvement".
Les cas difficiles laissent des marques durables : Me Ruiz évoque le phénomène de "traumatisme vicariant", où l'on absorbe la souffrance des clients, un problème encore mal identifié dans la profession. Cela souligne l'importance des réseaux de soutien psychologique, essentiels pour gérer ce fardeau.
Pour mieux aborder ces défis, Ruiz consulte un psychiatre et se consacre à des activités sportives comme la boxe. Malheureusement, beaucoup d’avocats négligent leur santé. Selon l'étude du barreau, seulement 52 % d'entre eux pratiquent une activité physique régulière, et 46 % jugent leur alimentation insuffisante.
"Il est crucial de voir un médecin à temps", précise Me Denoit-Benteux, notant l'existence d'une hypertension fréquente liée au stress parmi les avocats. Bien que la santé mentale commence à émerger dans les discussions, il reste encore un long chemin à parcourir.
Des initiatives comme des lignes d'écoute psychologique et des journées de dépistage se mettent en place, mais comme le souligne la vice-bâtonnière, "il faut aller plus loin" pour soutenir les avocats dans cette lutte pour leur bien-être.







