Après vingt ans de service à la maison centrale de Saint-Maur, Sébastien Piteau se livre dans son ouvrage Journal d'un maton (Fayard, 2026). Son récit met en lumière les réalités troublantes du quotidien au sein des prisons françaises, ainsi que les défis et dysfonctionnements que rencontrent les agents pénitentiaires.
Valeurs actuelles. Pourquoi souhaitez-vous partager votre expérience aujourd'hui, plusieurs années après la fin de votre carrière ? S’agit-il d’un cri d’alerte ?
Sébastien Piteau. Malgré mon départ en 2019, l’envie de partir m’animait bien avant. Mon choix s'est particulièrement affirmé après une affaire de corruption dans laquelle j'ai été impliqué, et qui m'a fortement marqué. Mes enfants étaient encore jeunes, ce qui m’a conduit à rester plus longtemps que je ne l’aurais voulu, même si la fatigue était palpable.
Ce livre est avant tout une alerte face à une situation alarmante. Au fil de ma carrière, j’ai été témoin de l’épuisement de mes collègues, souvent abandonnés à leur sort, sans soutien ni reconnaissance. La prison est un environnement où les individus, tant surveillants que détenus, sont souvent réduits à de simples numéros.
De nombreuses voix se prononcent sur la prison sans véritablement la connaître.
L’objectif est de révéler la réalité de la vie carcérale et de déconstruire les préjugés que beaucoup entretiennent. Les véritables connaisseurs de ce milieu ne sont ni les avocats ni les journalistes, mais les détenus et les agents pénitentiaires eux-mêmes. Les avocats, par exemple, visitent leur client sans appréhender la tension quotidienne qui règne entre les murs.
Le manque de reconnaissance des agents pénitentiaires est-il une réalité ?
Sébastien Piteau. Indéniablement. Ce métier, paradoxal, suscite curiosité et précautions, mais demeure largement méconnu. Les agents peinent à se faire entendre, évoluant dans un univers clos qui accentue la distance avec l’extérieur.
Afin d’illustrer cela, il est fréquent que les succès de mes collègues soient attribués à leurs supérieurs, alimentant ainsi un profond sentiment d’injustice. J’ai reçu, moi-même, des éloges pour des actions qui ne faisaient que relever de mes fonctions. Ce décalage contribue à une fatigue accumulée et à une démotivation croissante.
Quels éléments sont cruciaux pour une gestion efficace des détenus ?
Sébastien Piteau. La communication est primordiale. Dans notre métier, « la parole fait l'homme ». Les agents doivent tenir leurs promesses, car les détenus sont particulièrement observateurs et sensibles aux engagements non tenus.
Les détenus testent, parfois de manière très subtile, la fiabilité de leurs surveillants.
Quand un surveillant est perçu comme fiable, les tensions diminuent. Nombre des conflits en détention proviennent justement de promesses mal tenues.
Quelles sont les racines de la corruption en prison ?
Sébastien Piteau. La corruption émerge souvent d'une fragilité. Un agent en difficulté financière ou morale peut facilement devenir la cible de propositions douteuses. Les détenus, en permanence à l’affût, ressentent ces faiblesses.
Les conditions de travail des surveillants — souvent isolés face à un groupe de détenus — favorisent cette situation. Dans certaines occurrences, des agents corrompus choisissent de détourner les yeux pour éviter des complications, même si cela nuit à l'intégrité de l'établissement. Plus rarement, certains arrivent dans l'administration déjà animés par des intentions malveillantes.
Avez-vous personnellement été confronté à des tentatives de corruption ?
Sébastien Piteau. Je n’ai jamais été approché frontale, mais j'ai vu comment des détenus identifient les personnes vulnérables. Je me souviens d'une conversation avec la compagne d’un détenu notoire, qui a délicatement glissé l'idée d'offrir un cadeau à mes enfants. Bien que son approche ait semblé anodine, il s'agissait clairement d'un test.
Quelles conséquences la corruption peut-elle avoir au sein d'un établissement ?
Sébastien Piteau. Elle peut déstabiliser l'ensemble d'une prison. Les rumeurs et suspicions détruisent la confiance parmi le personnel, créant un environnement de défiance généralisée. Quand la responsabilité est floue et que plusieurs agents sont désignés, la situation devient dangereuse pour tout l’établissement.
La trahison d'un surveillant à l'égard de ses collègues, c'est comme un but contre son camp.
Lorsque l’affaire sur laquelle j’ai travaillé a éclaté, les suspicions ont touché tout le monde, même ceux qui n’étaient pas impliqués. Cela a gravement affecté le climat de travail.
Quel type de directeur de prison est efficace ?
Sébastien Piteau. Un bon directeur est avant tout un leader compréhensif, capable de communiquer avec ses équipes. J’ai connu des directeurs intéressés uniquement par l’application des règles et d'autres, bien plus rares, qui ont réellement transformé l’atmosphère des établissements grâce à leur écoute et leur présence sur le terrain.
Je pense à une directrice en particulier qui a su marier humanité et autorité. Dans un environnement aussi tendu que celui d'une prison, ce respect réciproque est vital.
Le soutien psychologique des surveillants est-il suffisant ?
Sébastien Piteau. En théorie, oui. Des psychologues sont disponibles, mais beaucoup d’agents évitent de recourir à ces services en raison de la stigma associée. Aller chez le psychologue peut être perçu comme un aveu de faiblesse.
Dans ce milieu, les rumeurs sont rapides et peuvent nuire à l'image des agents.
Personnellement, je n'ai consulté un psychologue qu'une fois, alors que j'étais déjà en arrêt. Je m'inquiète pour l'état mental de certains collègues et n’hésite pas à les encourager à chercher de l’aide.
Que pensez-vous des quartiers de lutte contre la criminalité organisée (QLCO) envisagés par le ministre de la Justice ?
Sébastien Piteau. Du point de vue des surveillants, ces quartiers peuvent sembler sécurisants, car ils renforcent les effectifs. Cependant, ces mesures posent un risque d’inhumanité. Si les détenus sont entassés dans des conditions strictes, sans activités ni perspectives, on risque de créer de futures victimes de violences exacerbées.
La prison n’est pas là pour écraser l’individu. Elle doit maintenir un minimum de dignité, sinon elle engendre des comportements encore plus dangereux.
Quel a été le déclic qui vous a poussé à quitter l'administration ?
Sébastien Piteau. La goutte qui a fait déborder le vase a été le jour où un supérieur m’a accusé de violence. Pour moi, la vraie violence aurait été d’agir sans nécessité. À un moment donné, je ne percevais plus de soutien, alors j'ai décidé de partir. Il m’a ensuite fallu du temps pour digérer tout cela avant d'écrire ce livre.







