Nos voisins d'outre-Pyrénées continuent d'étonner. Pour réparer une injustice vieille de cinq siècles, il faudrait prouver qu’on mérite d’exister ; pour répondre à une nécessité économique immédiate, il suffit d’exister déjà.
Lorsque j’ai appris que le gouvernement espagnol allait regulariser près de 500 000 sans-papiers, j'ai tout de suite pensé à Pierre Assouline. Je me suis demandé ce qu’il a pu ressentir en écoutant cette nouvelle.
Descendant de Juifs expulsés d’Espagne en 1492, il a mis près de cinq ans à obtenir la nationalité espagnole, traversant un parcours administratif complexe qu’il décrit dans son ouvrage Retour à Séfarad. Cette quête pour un droit prédestiné à servir de réparation historique illustre les défis auxquels sont confrontés ceux qui cherchent à établir un lien avec leur héritage.
Différences de traitement
Les choses sont différentes pour les bénéficiaires de la régularisation récente : ils doivent prouver leur présence en Espagne et présenter un casier judiciaire vierge. Point de test de connaissance culturelle ni d’obligation d’appartenance à une histoire millénaire.
Je ne conteste pas cette régularisation. Ces hommes et ces femmes vivent et travaillent en Espagne, souvent dans des conditions difficiles. Leur situation nécessite d’être régularisée.
Cependant, il est difficile d'ignorer l'inégalité. Pour les descendants d’un peuple chassé il y a cinq siècles, l’Espagne exige des années de preuves et des tests d’identité culturelle. Pour les sans-papiers présents sur son sol, elle exige simplement leur présence.
It’s the economy, stupid !
La disparité ne réside pas uniquement dans les exigences. La régularisation des 500 000 immigrants répond à une nécessité économique clairement exprimée : l’Espagne a besoin de ces travailleurs. En revanche, la réparation historique accordée aux Séfarades semble émaner d’une éthique plutôt que d’un impératif économique immédiat. Cela révèle une incohérence entre ce qui est jugé nécessaire et ce qui est considéré comme juste.
Ce n'est pas un malaise politique ; c'est une question de cohérence. Mais ce malaise ne s’arrête pas là.
Lorsque l’Espagne a adopté la loi de 2015 visant à permettre aux descendants des Juifs séfarades d’obtenir la nationalité, elle a affirmé un principe essentiel : un peuple chassé d’un pays garde le droit d'y revenir des siècles après. Ce lien entre un peuple et un territoire perdure dans le temps. La mémoire collective peut justifier des droits.
Cependant, le même gouvernement semble contester ce principe dans d’autres contextes, notamment en ce qui concerne Israël. Ce pays repose sur cette même notion de retour pour un peuple dispersé et persécuté. Fait troublant, l'Espagne adopte des positions parmi les plus critiques d’Europe à l’égard d’Israël.
La question se pose alors : comment peut-on reconnaître un principe pour les Séfarades tout en le remettant en cause pour les Israéliens ? Pourquoi une mémoire est-elle légitime dans un cas, et gênante dans l’autre ?
Trouble
Une réponse surgit, troublante : la reconnaissance devient plus simple lorsqu’elle ne vient pas perturber l'ordre établi. Lorsque la blessure est ancienne, apaisée, sans conséquences politiques immédiates. Réparer devient alors une démarche sans coût politique.
Mais quand la mémoire est vive, lorsqu’elle se représente sous la forme d’un État ou d’un conflit actuel, elle devient soudain difficile à assumer.
Ce décalage est révélateur. Il met en lumière la manière dont nos sociétés abordent la mémoire juive : avec bienveillance lorsqu’elle est historique, et avec malaise quand elle est actuelle.
Je ne cherche pas à résoudre un conflit qui dépasse largement cette problématique. Je pose simplement la question : sommes-nous capables d’appliquer les mêmes principes à tous ? Ou seulement lorsque cela ne contredit pas nos croyances du moment ?







