Le débat autour du Master Poulet à Saint-Ouen : entre précarité et santé publique

Pascale Hébel décrypte la polémique autour des fast-foods et l'insécurité alimentaire en France.
Le débat autour du Master Poulet à Saint-Ouen : entre précarité et santé publique
Pascale Hébel est économiste et spécialiste de la consommation, directrice associée chez C-Ways. C-Ways

Alors que le débat sur l'implantation des fast-foods à prix bas, comme Poulet Master, fait rage, Pascale Hébel, économiste et spécialiste de la consommation, met en lumière les véritables enjeux. Dans un contexte marqué par l'inflation et l'insécurité alimentaire croissante, elle souligne la nécessité d'une démocratie alimentaire en France.

Entretien :

Comment percevez-vous la situation actuelle autour des fast-foods comme Poulet Master ?

Il est fondamental de saisir les enjeux derrière ces enseignes. Un repas à 7 euros est incontestablement plus abordable que celui à 13 euros chez McDonald's. Toutefois, sur le plan nutritionnel, il est important de nuancer les critiques. Un poulet frit dans de l'huile n'est pas nécessairement plus nocif que de la viande de bœuf. Le véritable enjeu est le prix et la sécurité alimentaire. Avec l'inflation galopante, beaucoup de Français peinent à se nourrir correctement, près de 30 % de la population éprouvant des difficultés à se nourrir depuis la crise sanitaire. La restauration rapide devient alors une solution incontournable, soulevant un débat souvent simpliste.

Quel est l'état des lieux concernant l'insécurité alimentaire aujourd'hui ?

Nous avons étudié cette problématique via l'Observatoire des vulnérabilités. L'insécurité alimentaire, définie par des critères comme le fait de sauter des repas par manque de moyens, touchait 35 % des adultes durant la période 2021-2022. Ce chiffre a légèrement baissé à 25 % aujourd'hui, mais les familles monoparentales et les jeunes, notamment ceux de 18 à 24 ans, restent particulièrement vulnérables. Leur taux d'insécurité alimentaire atteignait 56 % il y a trois ans. Nous négligeons souvent les jeunes travailleurs qui, en raison de salaires bas, luttent pour se nourrir au quotidien.

L'équilibre nutritionnel est-il la principale victime de cette précarité ?

C'est indéniable. Entre l'avant-Covid et aujourd'hui, l'équilibre nutritionnel a été profondément affecté, conduisant à une augmentation de l'obésité. Les études montrent qu'une alimentation saine coûte plus cher, rendant l'achat de fruits et légumes frais moins accessible que de consommer des aliments caloriques moins chers. Cette situation représente un défi majeur pour la santé publique. De plus, avec l'urbanisation croissante, de nombreux individus n'ont pas le temps de cuisiner, rendant essentielle l'externalisation de l'alimentation. Le poulet, moins cher que le bœuf, répond à cette nécessité. Étiqueter toute cette offre comme de la "malbouffe" est réducteur.

Certains pensent que la mairie de Saint-Ouen cherche à gentrifier la ville en excluant ces enseignes populaires. Que répondez-vous ?

Cela me semble être un débat stérile. Argumenter sur la santé pour interdire une enseigne sous prétexte qu'elle attirerait une population jugée "indésirable" mélange des sujets qui ne devraient pas l'être. Auparavant, on stigmatisait les kebabs, aujourd'hui c'est le poulet frit. Si l'offre excédait la demande, ces établissements fermeraient d'eux-mêmes. Il est impératif de reconnaître le besoin de nourrir les gens à bas prix.

Quelles solutions envisagez-vous pour garantir une alimentation saine pour tous ?

Plusieurs pistes sont à étudier. Des chèques alimentaires ont été évoqués, mais l'idée d'une "sécurité sociale de l'alimentation" semble prometteuse. Cela consisterait à accorder à chacun un budget dédié à l'achat de produits sains et locaux, similaire à l'assurance maladie. Les collectivités ont un rôle primordial, notamment à travers les cantines scolaires, pour garantir une alimentation de qualité aux enfants. De surcroît, la question des taux de TVA différenciés mérite d'être abordée. Malgré les initiatives, la consommation de fruits et légumes continue de diminuer. Il est urgent d'implémenter ces stratégies, surtout que le Programme National Nutrition Santé (PNNS) prend du retard.

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