Berlin (AFP) – Au cœur des majestueux canyons de l'Ennedi, Mahamat-Saleh Haroun donne vie aux croyances ancestrales du Tchad à travers son film "Soumsoum", mettant en scène des personnages féminins qui défient les normes. Lors d'une interview, le réalisateur a insisté sur l'importance de sa œuvre comme un appel à "la tolérance".
Figure emblématique du cinéma tchadien, Haroun, souvent décrit comme un "conteur" de son époque, vise à offrir une représentation authentique de son pays. Il a déjà reçu plusieurs distinctions, dont le Lion d'Argent à Venise pour "Bye Bye Africa" en 1999 et le prix de la mise en scène à Cannes en 2010 pour "Un homme qui crie".
"Soumsoum, la nuit des astres", fruit d'une collaboration franco-tchadienne, aborde la confrontation entre la domination religieuse et les droits des femmes. L'histoire suit Kellou, une jeune fille de 17 ans, interprétée par Maïmouna Miawama, qui se sent perdue face à des visions troublantes et croise le chemin d'Aya, une femme ostracisée par son village pour avoir prétendument causé des malheurs.
Aya, incarnée par Achouackh Abakar Souleymane, devient pour Kellou une guide dans les mystères d’une tradition animiste. Cette tradition, mélange de cultes de la nature et des ancêtres, persiste malgré l'influence croissante de l'islam. Haroun souligne qu'il existe aujourd'hui au Tchad un syncrétisme entre ces deux croyances, bien que cela soit souvent perçu négativement par les hommes qui préfèrent ignorer un passé qu’ils considèrent honteux.
Les deux femmes, malgré les préjugés, représentent une mémoire vivante d’un héritage culturel riche, sans renier les religions monothéistes, notamment l'islam. Comme l’explique Haroun, "dans le film, elles portent un héritage qui défie les normes établies."
Carnaval libertin
Aya révèle qu'elle a été conçue lors d'un carnaval où les hommes et les femmes se retrouvaient masqués, un événement libre et joyeux qui a disparu avec l'avènement d'une moralité stricte due à l'islamisation et la christianisation des pratiques. Selon le réalisateur, cette dynamique culturelle a été altérée par un regard moral imposé par ces deux religions.
Le Tchad, qui se divise entre un nord à majorité musulmane et un sud chrétien, voit sa culture animiste reléguée en minorité. Haroun évoque toutefois des pratiques traditionnelles qui subsistent au sein des nouvelles croyances, témoignant d’une histoire commune condamnée au métissage.
"Aujourd'hui, en Afrique, il y a une guerre qui se déroule entre ceux qui suivent différentes religions importées, divisant des communautés qui partageaient auparavant des liens forts," témoigne-t-il.
La splendeur des paysages du Tchad est également mise en avant dans le film. Le plateau de l'Ennedi, inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco, offre un panorama grandiose de falaises et de rochers saisissants. Haroun fait remarquer que les populations locales ressentent un lien profond avec ces formations, percevant les montagnes comme des êtres vivants.
Le tournage du film, qui a duré un mois et demi en 2025, a été décrit par Haroun comme "une expérience bouleversante". Pour de nombreux acteurs et techniciens, la découverte de cette région du Tchad a été révélatrice, tant sur le plan culturel que personnel.
Le massif de l'Ennedi abrite également l'un des plus grands ensembles de peintures rupestres sahariennes, datant du 4e millénaire avant notre ère. Selon Haroun, ces œuvres témoignent d'une volonté d'immortalité artistique et ont été intégrées dans la narration du film, enrichissant son message.
La sortie de "Soumsoum" en France est prévue pour le 22 avril, et suscite déjà un intérêt grandissant autour de ses thématiques audacieuses et de son esthétisme visuel captivant.







