En qualifiant la liberté d’expression de « pure bullshit », Emmanuel Macron n’a pas seulement provoqué une onde de choc : il a mis en lumière une fracture profonde entre deux visions du monde. D’une part, la tradition américaine qui érige la liberté d’expression comme fondamentale pour la démocratie, d’autre part, un modèle européen de plus en plus porté vers la régulation de la parole publique. Derrière ce débat, se joue une guerre froide numérique cruciale pour l’avenir de notre espace public, opposant des conceptions diamétralement opposées de la liberté humaine.
Des mots qui trahissent une doctrine
Les propos d’un chef d’État ne sont jamais anodins. Lorsqu’Emmanuel Macron déclare que « free speech is pure bullshit », il ne fait pas qu’égarer ses mots : il énonce une doctrine. Sa perspective implique que la liberté d’expression doit être contrôlée et surveillée non pour l’éradiquer, mais pour la rendre harmonieuse avec l’ordre social. Cette vision se heurte aux fondements américains où la liberté est perçue comme le socle même de la société, même avec ses imperfections. Comme le signale la note récemment rédigée par Vivien Hoch, les divergences entre l’Europe et l’Amérique s’ancrent bien au-delà du cadre juridique, touchant à des enjeux civilisationnels.
Régulation et censure : le paradoxe européen
Là où les États-Unis proposent un « marketplace of ideas » (Holmes) épanoui, l’Europe semble privilégier un contrôle accru de l’espace public. Cela se traduit par des dispositifs tels que le DSA (Digital Services Act). L’Union européenne ne prohibe pas directement les contenus; plutôt, elle impose des contraintes si imposantes aux plateformes qu'elles se retrouvent à censurer elles-mêmes des discours. Les juristes américains qualifient ce phénomène de « censor by proxy », où les gouvernements incitent au silence. Cette dynamique permet de maintenir un contrôle sur l’espace public sans porter directement la responsabilité de la censure.
Quand régulation rime avec stagnation
Cette orientation a des implications économiques majeures. En général, les avancées technologiques se développent dans des environnements où l’expérimentation est encouragée. En Europe, la tendance va dans le sens de la réglementation préalable, pensant que l'innovation suivra. Pourtant, les résultats sont préoccupants : alors que les États-Unis et la Chine s’imposent sur les scènes numériques mondiales, l’Europe semble étouffer sous une multitude de règlements. Même les entreprises technologiques locales peinent à s’imposer en raison d’un cadre trop contraignant.
Une tension entre élites et citoyens
Cette opposition ne se limite pas à une divergence politique ; elle prend également racine dans des réalités sociologiques. Les élites politiques militent pour un discours public régulé, tandis qu’un nombre croissant de citoyens clame son désir de plus de liberté d’expression. Ce n’est pas uniquement un affrontement entre deux idéologies, mais entre deux conceptions fondamentales de la démocratie : d’un côté, la nécessité de maîtriser le langage pour assurer la stabilité, de l’autre, le principe selon lequel la liberté implique un certain niveau de désaccord. La récente mobilisation suite à la perquisition des locaux de la plateforme X à Paris témoigne de cette inquiétude envers l’avenir de la liberté d’expression en Europe.
Une lutte pour l’espace public
Il ne s’agit donc pas simplement de savoir si certaines paroles peuvent choquer ou blesser, mais bien de déterminer qui garde le pouvoir de définir ce qui peut être dit. Est-ce le législateur ou un régulateur qui empiète sur ses prérogatives ? L’histoire montre que lorsque des autorités se sont arrogées ce pouvoir, elles l’ont souvent étendu au-delà de leur champ d’action initial, transformant les citoyens en variables administratives. Une démocratie qui perçoit la liberté d’expression comme un dilemme à gérer finit immanquablement par traiter ses citoyens comme des chiffres à manipuler. À l'inverse, une démocratie qui accepte le tumulte des débats fait le pari d’une maturité civique.
Un tournant à choisir
Les déclarations d’Emmanuel Macron forcent cette réflexion : l’Europe souhaite-t-elle préserver un espace de parole libre, au risque de la confusion, ou s’engager dans une régulation de la parole qui engendrera la dépendance politique ? Au-delà des aspects techniques du contrôle, c’est un enjeu fondamental de civilisation qui se dessine. Le XXIe siècle ne se joue pas seulement sur des axes économiques ou militaires, mais également sur la capacité des sociétés à maintenir un espace public véritablement libre.







